La réponse courte
La Cour des comptes estime que l'État paie trop cher une bureautique trop dépendante de Microsoft, et lui demande de converger vers des outils libres dans un cloud souverain. Le rapport « Les outils bureautiques et collaboratifs au sein de l'État » couvre onze ministères et environ 860 000 postes de travail. Il montre que les administrations déjà passées au libre affichent les coûts les plus bas.
Pour les entreprises qui travaillent avec le secteur public, le message est double : la demande de modernisation logicielle — migration de modèles, macros et applications métiers vers des formats ouverts — va croître, et les juges financiers demandent explicitement que La Suite s'appuie davantage sur les entreprises de l'écosystème du logiciel libre.
Que dit le rapport de la Cour des comptes ?
L'enquête a été déclenchée via la plateforme de participation citoyenne de la juridiction financière. Elle porte sur les administrations centrales et les services déconcentrés de onze ministères. Quatre d'entre eux concentrent l'essentiel du parc : l'Intérieur (34 %), les Armées (23 %), l'Économie et les Finances (18 %) et la Justice (11 %). Les collectivités locales, les hôpitaux, la sécurité sociale et les opérateurs de l'État sont hors champ.
Premier constat : la dépense augmente vite. L'État a consacré environ 100 millions d'euros à la bureautique et aux outils collaboratifs en 2025, contre 67 millions en 2021, soit +50 % alors que ses dépenses de fonctionnement globales n'ont progressé que de 16 % sur la période. Sur ces 100 millions, 61 millions vont aux licences — dont environ 80 % à Microsoft —, 26 millions aux prestations de services et 13 millions à la masse salariale interne.
Deuxième constat : chaque ministère a longtemps choisi ses outils seul. La Cour distingue trois modèles — Microsoft Office installé localement (majoritaire), l'offre cloud Microsoft 365, et le logiciel libre.
Pourquoi un poste coûte 20 € ici et 378 € là ?
Le coût moyen ressort à 87 € par poste et par an, mais l'écart entre ministères va presque de 1 à 20. L'Intérieur tombe à 20 € grâce au logiciel libre ; la Culture, qui a souscrit à Microsoft 365, monte à 378 €.
- Gendarmerie nationale : abandon des licences propriétaires au profit de LibreOffice, de messageries libres et de GendBuntu, une distribution Linux déployée sur 72 000 ordinateurs.
- DGFiP : LibreOffice et Thunderbird généralisés depuis la fin des années 2000, avec des plateformes collaboratives internes.
- Ministères sociaux, Culture, DGAC, DILA : utilisateurs de Microsoft 365 en cloud.
Selon la Cour, généraliser les logiciels libres installés localement permettrait d'économiser entre 30 et 65 millions d'euros par an. Dans le cloud, une suite libre qualifiée SecNumCloud (environ 100 € par poste et par an) éviterait un surcoût annuel de 130 millions d'euros par rapport à Microsoft 365 ou à Bleu (environ 250 €).
Où en sont Microsoft 365 et Bleu ?
La doctrine « Cloud au centre » et les directives de la DINUM de 2021 proscrivent en principe Microsoft 365 dans l'administration : les données y sont soumises aux lois extraterritoriales américaines (CLOUD Act) et le service n'est pas qualifié SecNumCloud. Le Premier ministre a pourtant accordé des dérogations temporaires aux ministères sociaux et à la Culture.
La plupart de ces services comptent migrer vers Bleu, l'offre de Capgemini et Orange bâtie sur les technologies Microsoft, dès qu'elle sera qualifiée. La Cour relève que, cinq ans après l'annonce de l'offre, cette qualification n'est toujours pas acquise — et que Bleu resterait, selon ses chiffres, sur un coût proche de Microsoft 365.
La Suite de la DINUM peut-elle remplacer Microsoft 365 ?
Pas en l'état, répond la Cour. La Suite numérique, développée par la DINUM pour environ 40 millions d'euros cumulés entre 2021 et 2025, affiche des résultats jugés probants : Tchap comptait 368 000 utilisateurs actifs fin 2025 et ProConnect enregistre environ 930 000 connexions mensuelles. Elle réunit aussi Visio, France Transfert, Messagerie et Fichiers.
Mais elle ne fonctionne qu'en mode web, sans application installée, et ne propose ni tableur ni logiciel de présentation équivalents à Excel et PowerPoint ; ses modules Docs et Grist couvrent la coédition et la gestion de données légères. L'État fait donc cohabiter ce socle collaboratif interministériel avec des suites bureautiques classiques. La Cour reproche aussi à la DINUM un suivi insuffisamment précis de ses services et un mode de financement peu adapté à une production logicielle qui exige une vision pluriannuelle.
Les quatre recommandations et l'échéance 2027
- Associer davantage les ministères à la feuille de route et à la gouvernance de La Suite.
- Étendre le pilotage de la DINUM à l'ensemble des outils bureautiques et collaboratifs de l'État.
- Faire évoluer le modèle de développement de La Suite pour qu'elle s'appuie davantage sur les entreprises de l'écosystème du logiciel libre.
- Planifier une migration sur trois à quatre ans vers une suite libre en cloud souverain, engagée à partir de 2027.
Ce sont des recommandations adressées au Premier ministre, pas une obligation réglementaire : leur mise en œuvre dépendra des arbitrages budgétaires et de la feuille de route de la DINUM.
Ce que cela change pour les ESN, éditeurs et DSI
La vraie difficulté d'une migration bureautique n'est pas le traitement de texte, c'est tout ce qui s'y est greffé. Dans une administration comme dans une entreprise, les coûts cachés se logent dans les modèles de documents, les macros VBA, les classeurs Excel devenus applications métiers et les connecteurs vers la messagerie ou la GED. C'est là que se jouent les délais d'un plan sur trois à quatre ans.
Pour les ESN et éditeurs qui répondent aux marchés publics, trois points d'attention :
- Interopérabilité : les applications livrées à l'État ont intérêt à produire et lire des formats ouverts (ODF), et à ne pas supposer la présence d'Office sur le poste.
- Écosystème libre : la Cour demande explicitement que La Suite repose davantage sur les entreprises du logiciel libre — un signal pour les acteurs capables de contribuer à des briques open source et de les maintenir.
- Hébergement : la cible est un cloud qualifié SecNumCloud ; les architectures qui dépendent de services d'hyperscalers non qualifiés devront être revues.
Pour les DSI du privé, le rapport offre un point de comparaison rare : un écart de 20 € à 378 € par poste et par an selon le modèle retenu. Avant de renouveler un contrat de licences, il vaut la peine de recenser les usages réels et de mesurer ce qu'une démarche de transformation numérique progressive — pilote sur un service, migration des macros critiques, formation — coûterait face au renouvellement.
Questions fréquentes
Combien l'État dépense-t-il pour sa bureautique ?
Environ 100 millions d'euros en 2025 pour onze ministères et quelque 860 000 postes, contre 67 millions en 2021. Les licences représentent 61 millions, dont environ 80 % pour Microsoft, les prestations 26 millions et la masse salariale interne 13 millions.
Combien l'État pourrait-il économiser avec le logiciel libre ?
Selon la Cour des comptes, entre 30 et 65 millions d'euros par an en généralisant les logiciels libres installés localement. Dans le cloud, une suite libre qualifiée SecNumCloud à environ 100 € par poste éviterait un surcoût annuel de 130 millions d'euros face à Microsoft 365 ou Bleu, à environ 250 €.
Quels ministères utilisent déjà le logiciel libre ?
La Gendarmerie nationale utilise LibreOffice et GendBuntu, une distribution Linux installée sur 72 000 ordinateurs. La DGFiP a généralisé LibreOffice et Thunderbird depuis la fin des années 2000. Ces choix expliquent le coût de 20 € par poste au ministère de l'Intérieur.
Les recommandations de la Cour des comptes sont-elles obligatoires ?
Non. Ce sont quatre recommandations adressées au Premier ministre, avec une migration à engager à partir de 2027 sur trois à quatre ans. Leur application dépend des arbitrages du gouvernement et de la DINUM.
Sources
Silicon.fr — Bureautique de l'État : la Cour des comptes plaide pour le logiciel libre (22 octobre 2026)
Next — Bureautique, collaboration : la Cour des comptes fait ses calculs et étrille la DINUM (octobre 2026)
Acteurs Publics — Suite numérique de l'État : la Cour appelle une nouvelle fois la DSI à mieux travailler avec les ministères (octobre 2026)